La Ballade du Mordu

 

Frères chauffeurs qui derrière nous roulez

N'ayez l'aigreur contre nous épanouie.

Car si humeur de nous pauvres voulez

Avoir le son, il faudra beaucoup d'ouïe.

Quand nous voyez devant vous bien assis

Au fond du siège, le sol près du coccis ;

Quand nos allures vous donnent soucis,

Lentement pour plaisir roulant ainsi

Ne voulant aucunement en découdre ;
Car nous flânons le nez au vent, ami.

Priant Christophe que tous nous veuille absoudre!

 

Frères, vous baladant pas ne devez

Avoir dédain voyant ces vieux châssis

En campagne, car bien sûr vous savez

Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.

Comprenez-nous, même parfois transis

A cause du froid, la capote partie,

Avons le plaisir qui point n'est tari.

Point ne voulant attirer votre foudre

Roulant à droite l'œil sur le tachy.

Priant Christophe que tous nous veuille absoudre!

 

La pluie parfois nous a surpris, lavé,

Et le soleil desséché et noirci.

Pies et corbeaux ont regardé bec bée

Nos voitures de maintes décennies.

Mais nous voulons sauvegarder celles-ci

Témoins d'un passé qui sourit, de vie

Plus claire quand s'était tue la poudre.

Soyez, Ami de notre confrérie.

Priant Christophe que tous nous veuille absoudre!

 

Princes, gouvernez, mais vous en supplie,

Gardez qu'État n'ait pour nous trop envie

Ce qu'ici, là, voyons poindre et sourdre :

Limiter nos joies par maints interdits.

Prions Christophe que tous vous veuille absoudre!

 

 

François Villon (1462)

p.c.c. Guy Pluquet (1986)



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